Les débats du web sur le calcul et la vision de la lune

vision vs calcul

Puisse Dieu agréer nos bonnes œuvres et absoudre nos pêchés en ce mois béni.

 

Je viens de voir que de nouveau le débat sur le calcul astronomique et la vision de la lune concernant le mois de Ramadan fait rage. Mon frère et ami Farid publiera sous peu un résumé de ce qui s’est passé ces dernières années en France. Je tiens d’abord à dire la chose qui suit. Le Conseil Théologique et Astronomique pour Détermination du Ramadan constitué l’an dernier et composé de :

  • Docteur Ahmed Jaballah, secrétaire Général Adjoint du Conseil Européen de la Fatwa, Expert auprès du Conseil Juridique Islamique sis à Djeddah, Membre de l’Union Internationale des savants musulmans et du Conseil Théologique Musulman de France, récemment créé, et Doyen de l’IESH,

  • Docteur Mosadek Mohamed, professeur de fiqh à l’université d’Alazhar, auteur de plusieurs ouvrages en sciences islamiques, chargé de cours à l’Université de Strasbourg, membre du BE du CTMF,

  • Cheikh Ounis Guerguah, doctorat de fiqh malikite, Membre du CEFR, de l’UISM, du BE du CTMF, Président du Bureau de la Fatwa au sein de la branche du CEFR en Franche, directeur des études de l’IESH et professeur de fiqh,

  • Docteur Larbi Kechat, doctorat en sociologie, recteur de la mosquée Addawa et auteur de plusieurs émissions religieuses dans les différentes chaînes arabes et membre du BE du CTMF,

  • Docteur Ismail Moustafaoui, doctorat de planétologie, chercheur à l’Institut Physique de Paris et membre du CTMF,

  • Docteur Mohamed Najah, doctorat de physique, membre du BE du CTMF, enseignant en sciences islamiques de l’Institut Excellence de Corbeil, imam-khatwib de la mosquée de Vigneux-Sur-Seine et chroniqueur sur la chaîne Iqraa Internationale.

  • Docteur Mohamed Bajrafil, doctorat de linguistique, spécialiste du fiqh shafiite et du tassawwuf, avec idjazat en grammaire arabe et en tadjwid, selon la lecture de hafs, qualifié aux fonctions de Maître de Conférences en Linguistique Générale (CNU 7) et en Langue et Littérature Arabes (CNU 15), chargé de cours en arabe et en traduction aux Universités Paris 8 et Paris 12, en L3 et Master LEA, LLCE, Arabe et Marketing, membre associé du Laboratoire de Linguistique Formelle de l’Université Paris Diderot et du BE du CTMF, professeur de fiqh comparé, d’exégèse et de Tassawwuf à l’Institut Européen Alkhayria Belgica et imam de la mosquée d’Ivry-Sur-Seine, chroniqueur sur la chaîne Iqraa Internationale

  • Cheikh Hassane Alhouari, magister de dogme et philosophie musulmans, diplômé de l’Université d’Alqarawiyyine, membre du BE du CTMF, imam-khatwib de la mosquée de Gonnesse et conférencier

  • Cheikh Ahmed Miktar, imam de la mosquée de Villeneuve d’Asq, chroniqueur sur la chaîne Iqraa Internationale et membre du CTMF

 

s’est prononcé en faveur du calcul astronomique pour la détermination du début et de la fin du ramadan sur la base de ce dont il est convaincu. Il est totalement indépendant et ne vise nullement à l’imposer à qui que ce soit. Il ne prétend nullement qu’il est le seul à avoir raison. Il demande aux frères et sœurs qui sont convaincus du contraire de continuer à défendre leur idée, convaincu qu’il s’agit d’une divergence fondée contrairement aux billevesées répandues ici.

J’invite sincèrement à être sérieux dans nos propos. L’avis est fortement soutenu dans l’école shafiite, si bien qu’Ibn Hajar Alhaytami, le plus grand savant shafiite depuis Alnawawi jusqu’à lors, dit clairement dans ses fatawis que l’avis mûtamad de l’école est le calcul pour qui le maîtrise et qui a foi en lui, ce que rapporte Ibn ´Iwadh. L’avis est aussi présent dans les autres écoles de l’avis de tous. Dans ses Mizânes, encyclopédie se fiqh comparé, Alsh’arani fait remonter l’avis du calcul à beaucoup plus loin qu’Ibn Alshikhir, en citant Ibn Shurayh, qui serait celui qui l’aurait défendu en premier. Or, ce dernier est mort en 78, après l’hégire. Il a donc failli être compagnon car il s’est converti à l’Islam du vivant du Prophète, mais n’a jamais eu l’occasion de se rendre auprès de lui, en quittant son Yémen natal. C’est le plus célèbre juge jamais connu dans l’Islam, de la bouche de l’imam ´Ali Ibn Abi Twalib. Il est resté soixante ans juge de Kufa, après avoir mis à cette fonction par Oumar Ibn Alkhattab. Il a jugé entre autres compagnon Ali, Oumar. C’est donc lui qui aurait soutenu l’avis du calcul en premier. Alors, soyons prudents à propos de ce que l’on dit.

Et, je demande à ceux qui disent que le calcul est ultra-minoritaire de dire s’ils considèrent les shafiites, plus de 38% des musulmans du monde comptent pour du beurre. Si ce n’est pas le cas, le terme ultra-minoritaire ou même minoritaire n’est pas le bon. Je rappelle qu’à l’exception d’Alnawawi et Alrafîi, quasiment tous les grands savants de cette école, considérée tacitement comme minoritaire par certains de nos frères, voire, ce qui est étonnant, par certains shouyoukhs sur Internet, sont entre l’obligation de prendre le calcul et la permission.

C’est d’ailleurs ce que note ´Ibn ´Iwad. Soyons donc intellectuellement honnête, car aujourd’hui comme on dit en comorien la science est descendue sur Terre. Il n’y a plus la possibilité de raconter des salades sans que les gens nous reprennent. J’ai un écrit dans ce sens que j’ai préféré ne pas publier car il y a eu unanimité sur le début du jeûne. Je le publierai dans une période neutre inshallah afin que les gens lisent sans avoir les esprits à chaud. A ceux qui seraient tentés de citer Nawawi dans le Majmou’ je rappelle qu’Al’iraqi, Alsubki et d’autres ont répondu qu’il a cité dans l’introduction à la question du calcul 5 avis dans l’école et n’en a développé que 4, le cinquième étant pourtant celui pro-calcul.

L’an dernier j’ai publié un article de près d’une vingtaine de pages, titres de livres, noms d’auteurs et pages à l’appui, montrant qu’il n’y a jamais eu unanimité sur le rejet du calcul, ni sur la manière de déterminer le début et la fin du ramadan. Mais, hélas, même face aux preuves, on continue à débattre sur le vide. C’est aussi pour cette raison que je n’ai pas publié l’autre article qui n’est rien d’autre qu’une présentation de 100 savants musulmans depuis les plus anciens, comme Ibn Shourayh, jusqu’à la première moitié du vingtième siècle dernier.

A ceux parmi nos frères et sœurs qui disent qu’Attaturk, ou plutôt le pouvoir qu’il a mis en place, est le premier à avoir mis en application le recours aux calculs, je dis qu’Almarjâni une sommité hanafite mort en 1306, l’avait déjà appliqué dans la région où il est né. Ce qui lui avait attiré les foudres de ses opposants. Il y a donc plus de 130 ans. Où était Attaturk à l’époque ? Et je suis certain qu’en feuilletant un peu on en trouverait des tas. C’est dans l’introduction de son livre référence  ناظورة الحق في فرضية العشاء و إن لم يغب الشفق.

Enfin, quelque chose m’intrigue dans le déchaînement des passions que je vois sur Internet. Pourquoi vouloir à tout prix que l’autre se taise si celui qui parle est habilité à le faire et maîtrise son sujet ? Que chacun présente son avis et ensuite les gens achètent ou n’achètent pas. En fait, le savant de ce point de vue doit accepter d’être comme un vendeur. Sa marchandise est intellectuelle. Par la volonté de Dieu, puis sa force de persuasion et les moyens qui seront à sa disposition, sa marchandise intellectuelle survivra ou mourra. Sauf à être malhonnête, je ne pense pas que l’on puisse nier le savoir académique du CEFR et des autres conseils sus-cités. Mais, nul n’est tenu de les suivre aveuglément. D’autres savants, non moins prestigieux soutiennent l’avis de la vision. Pourquoi s’enquiquiner ? Il n’y a pas une situation de haqq et bâtil, comme certains frères et sœurs, l’ont fait par jalousie pour leur religion.

Autrement, pour sortir un argument d’autorité comme on aime à le faire : Quel savant, toute école confondue, vaut Ibn Suraij depuis lui jusqu’à maintenant, le mujaddid du 3ème siècle de l’hégire ? Serait-ce lui qui serait contre la sunna du Prophète ? Qui est plus savant, toute école confondue, qu’Ibn Daqiiq Al’ind, mujaddid du 7eme siècle de l’hégire, grand spécialiste du hadith et du fiqh, dont Ibn Sayyid Alnass dira qu’il n’a jamais vu plus savant que lui ? Et pourtant ils ont soutenu mordicus le recours aux calculs pour la détermination du début et de la fin du ramadan. Et c’est au fond ce que soutient Alhafidh Alghoumari, professeur du Muhaddith marocain Bu Khubza, dont cheikh Al’albani a obtenu la seule idjazat qu’il ait eue en hadith, dit dans Tawjih Al’andhar, pro-calcul à 300%. Je vous invite à le l’ire notamment à partir de la page 43 jusqu’à la page 52, si ma mémoire ne me joue pas des tours. Le livre est libre d’accès sur Internet et s’intitule :  توجيه الأنظار لتوحيد المسلمين في الصيام و الإفطار.

C’est un régal dont je conseille aux arabisants de ne pas se priver. Il pose dedans la question suivante : comment eut-il exister un consensus sur une question, sans l’avis du mujaddid du troisième siècle, comprenez Ibn Surayj ? Et moi je rajoute Ibn Daqiq Al’ind, né en 625 et mort en 702, c’est-à-dire avant Nawawi, même si ce dernier de 20 ans son cadet meurt 30 ans quasiment après lui ? Si Ibn Surayj et Ibn Daqiq Al’ind ne suivent pas la sunna du Prophète, quel savant après eux, encore moins d’aujourd’hui peut se targuer de la suivre ? Soyons sérieux.

Le chauvinisme intellectuel ne doit pas nous aveugler au point de perdre notre discernement. Et j’ai envie ici de partager la noble position du faqih mâlikite, mon grand frère et cheikh, docteur Zakaria Sidiki, avec qui je peux être en désaccord, comme cela peut avoir lieu entre un cheikh et ses disciples. Sa grande modestie va être gênée sans doute, mais, même si je ne me suis jamais assis pour apprendre quelque chose auprès de lui, j’ai le devoir de dire ce que j’ai appris auprès de lui l’an dernier. Lorsque nous nous sommes engagés dans la création du CTADR, je l’ai eu au téléphone comme on le fait souvent et je lui ai fait de notre projet. Sa réponse a été d’une grande sagesse. Il m’a dit : « Muhammad, tu sais que je ne suis pas très en faveur du calcul. Seulement, c’est un avis respectable, avec lequel on peut faire si l’intérêt de la communauté s’y trouve ». Et il m’a promis, et c’est un scoop que je vous fais, qu’il n’allait rien dire à ce sujet. Et en homme de parole, il l’a fait. Puisse Dieu nous donner son comportement car il m’a vraiment marqué. Et de fait, c’est ce qu’on a appris dans les livres de fiqh et de tassawwuf mais que l’on ne met jamais en application. Que Dieu nous préserve mon frère cheikh Zakaria et qu’Il fasse qu’il ait un très grand nombre de disciples, car hélas, il ne rayonne pas comme il devrait. Ce sont les vidéos de gens comme lui qui doivent être vues par millions car il a réellement une valeur ajoutée.

Pour finir, rien ne sert de nous chamailler sur ce sujet. Il a fait couler de l’encre depuis la quasi naissance de l’Islam. Et ce n’est pas aujourd’hui que l’on va l’achever. En tout cas, pas telles que les choses se présentent en France. Si nous divergeons dans le respect. Je sais que parfois quand on pense avoir raison on s’emporte. Mais, il faut toujours savoir raison garder.

Une chose me plait dans ce tohu-bohu. C’est que tout le monde est jaloux pour sa religion. Et c’est quelque de très réjouissant. Il suffit seulement d’éviter que shaytan transforme cette énergie positive en bombe.

Le CTADR prêt à adopter toute position, à condition que celle-ci serve définitivement comme modèle. Autrement dit, à condition que l’on ne jeûne pas aujourd’hui selon tel pays, et demain sur tel autre. Or, c’est ce qui s’est toujours passé. Le shafiite que je suis serait ravi, vous vous imaginez bien, que l’on adopte la vision locale. Mais, encore une fois qu’on s’y tienne une bonne fois pour toute. Puisse Dieu unir nos cœurs et nous garder l’éclectisme de nos esprits dans et à travers la divergence.

 

Mohamed Bajrafil
Docteur en Linguistique de l’Université Paris 7
Qualifié aux fonctions de Maître de Conférence en linguistique générale et en Arabe
Professeur de fiqh comparé et shafiite
Chargé de cours en Arabe en Universités
Professeur de Lettres-Histoire dans le secondaire
Imam-Khatwib à la mosquée d’Ivry-sur-Seine
Auteur du livre «l’Islam de France, l’an I»

2016-10-22T19:12:22+00:00