Souhaiter bonnes fêtes a nos concitoyens d’autres confessions : Halal ou haram ?

Chers frères et soeurs,

Je tiens d’abord à remercier le frère ou la soeur qui a pris de son temps pour nous éclairer sur la position à adopter, quant aux fêtes de fin d’année et d’autres occasions, célébrées par nos concitoyens des confessions chrétiennes et autres. C’est d’autant plus important que la question concerne à la fois la foi, en tant que principe, et la vie en communauté, qui n’est pas négligeable, au nom même de notre foi musulmane. Je vais essayer, en quelques lignes, de répondre à la question, sans avoir aucunement la prétention de satisfaire les attentes des uns et des autres, ni même la traiter de manière exhaustive. Et ce, d’abord parce qu’au-delà de tout savant il en existe un autre, et ensuite parce que la question mériterait d’être traitée dans plus d’une conférence.
Je dis, et Dieu Seul dispose de la bonne orientation, que cette question en cache deux autres, que je voudrais rapidement soulever, avant d’y répondre. Celles-ci sont: « Qu’est-ce que la divergence? et « Qu’est-ce que le consensus? Commençons par la première. La notion de divergence n’est rien d’autre qu’un cadeau du ciel fait à la communauté du bien-aimé Mouhammad, paix et bénédiction sur lui. Méfions-nous, chers frères et soeurs, de ceux qui aujourd’hui veulent nous imposer leur vision des choses, sous le slogan « kitab et sunna », car ils font comme s’ils étaient les seuls à s’y référer, ce qui est en soi un mensonge gravissime et un acte d’une malhonnêteté intellectuelle, sans équivalent, car il y a eu en islam plus de 85 écoles juridiques, qui avaient pour principales sources d’abord le coran et ensuite les propos, actions et commentaires attribués au prophète. C’est pourquoi, nous autres disons tout le temps, faisons attention, quant à l’utilisation d’un hadith, quel qu’il soit, il faut préciser que c’est selon la compréhension de tels groupes de savants de telle école etc. que nous le disons, si c’est un hadith, qui a une portée juridique. Détrompons-nous, les hadiths, même unanimement authentiques, ont fait l’objet de commentaires divers et variés, tous différents les uns des autres. Il nous suffira comme preuve le fait que même des hadiths de Boukhary ont été remis en cause, je veux dire leur chaîne de transmission, par d’aussi grands savants et spécialistes du hadith qu’Addaraquoutni. C’est donc une chance qui nous est offerte, de pouvoir choisir, parmi les multiples avis que nous ont laissés les milliers de savants de l’islam, celui qui correspond, pour nous, le mieux au temps et au lieu qui sont les nôtres. La jurisprudence Hanafite dispose de 1 million deux cents mille questions de droits. Vous imaginez-vous ce que ce serait si nous voulions réunir les avis des 85 écoles qui ont existé? Nous disposons chers frères et soeurs de la juridiction la plus riche du monde. Profitions-en et évitons d’avoir des esprits étriqués.

Au risque de choquer certains parmi vous, il n’y a pas que Cheykh al islam Ibn Taymiya et son illustre disciple l’imam Ibn alqayyim, comme savants au monde. Ce sont de très grands savants, certes, mais ils restent des hommes, dont les propos peuvent contenir des erreurs. Je vous avouerai que leur sacralisation par certains d’entre nous me fait peur et m’exaspère, en même temps. D’aussi grands savants qu’eux ont divergé avec eux, comme Elhadjar Alasqalani, son professeur El’iraqui, les deux Essubki, et la liste serait longue. Pourquoi feint-on d’ignorer cela ? Et ce, sur des questions aussi fondamentales que l’aaqida. Serions-nous, par hasard, victimes de la propagande de certains états du Golf qui veulent imposer le hanbalisme au monde ? L’avis de ces deux illustres savants est un avis de taille, je le concède, mais, de grâce, évitons d’en faire des être infaillibles, donc, des prophètes.

Quant à la question de savoir c’est quoi le consensus, je ne chercherai pas, ici, à définir cette notion du point de vue « usul » (fondements de la jurisprudence), mais plutôt à signaler ce qu’elle représente. Plusieurs savants, dont Elqaradhawi, ont tenu à tirer notre attention sur l’utilisation par les savants de la notion d’idjma’ (consensus). C’est, rappellent-ils, la plupart du temps, un groupe de personnes, qui partagent le même point de vue que l’auteur qui reçoit cette appellation. Certains ont été jusqu’à dire que la notion n’existe pas en fiqh, sauf sur quelques points précis, que l’on peut compter par les doigts d’une main, tels que le ramadan, un mois, les cinq prières etc., avec leurs unités, et non la façon de les accomplir. C’est, donc, un terme traître, dont il faut se méfier.

Ces deux questions étant traitées, je peux me pencher sur la principale, qui est de savoir si oui ou non nous pouvons souhaiter bonnes fêtes à nos concitoyens d’autres confessions, à l’occasion de leurs fêtes religieuses.

Mon humble avis est que l’on peut leur souhaiter bonnes fêtes, tout en respectant l’avis de ces illustres savants. A vrai dire, je trouve que considérer le fait de souhaiter bonnes fêtes à quelqu’un comme une exhortation à l’adoration d’une autre divinité qu’Allah est trop tiré par les cheveux. D’autant que nombreux sont les propos du prophète montrant qu’il commerçait avec eux, échangeait avec eux et a même été jusqu’à les laisser prier dans sa mosquée (cf. l’histoire de la délégation de Najrane, dans Zaad almaad du même Ibn alqayyim). Cette anecdote bat en brèche cette thèse, car il n’y a pas meilleure façon d’encourager quelqu’un à croire en quelque chose que de lui offrir son lieu de culte pour y pratiquer un autre culte. Qui, pourtant, oserait dire que le prophète les encourageait dans leur chrétienneté ? N’est-ce pas plus grave que de dire à quelqu’un bonnes fêtes ?

Par ailleurs, l’esprit du message du prophète est aux antipodes de cette fatwa interdisant que l’on dise bonnes fêtes à nos concitoyens de confessions autres que musulmanes. Les exemples montrant la permissivité du prophète et de ses compagnons vis-à-vis des gens du Livre sont légion. Je ne citerai que l’histoire de la mort d’une dame de confession chrétienne, qui est décédée au temps des compagnons et dont le cortège funéraire était composé de beaucoup parmi ces derniers. Etait-ce une façon d’encourager les autres chrétiens à rester dans la chrétienneté ? Que dire de la constitution de Médine, la première au monde, que le prophète a entérinée, avec l’ensemble des composantes religieuses de la cité, dont des juifs, des chrétiens, des païens etc. et qui a écrit en lettres capitales la notion de concitoyenneté pour l’ensemble des Médinois et le devoir de solidarité entre ces derniers ?

Enfin, un hadith du prophète, rapporté par Essuyutiwi dans ses fatawis, dit que les devoirs du voisin sont « de lui porter secours, sitôt qu’il en a besoin, le féliciter quand un bonheur lui arrive, lui présenter les condoléances, lorsqu’un malheur le frappe et lui prêter au moment il veut emprunter ». D’aucuns pourraient soutenir que c’est le voisin musulman, or une règle de usul précise que ce qui est clair ne doit jamais être rattaché à une cause particulière. Il n’est dit, nulle part, dans le hadith que c’est le voisin noir ou blanc, grand ou petit. Souhaiter bonnes fêtes à son voisin chrétien, n’est-ce pas « le féliciter quand un bonheur lui arrive » ?

Le coran déclare ceci à propos des non-musulmans, qui ne leur font pas la guerre, ni pour leur foi, ni pour leur ravir leurs demeures : « Dieu ne vous interdit point, à l’endroit de ceux qui ne vous font pas la guerre, pour la religion, ne vous chassent pas de vos demeures, d’être bienfaisants et probes ; certes Dieu aime les probes ». N’est-ce pas de la bienfaisance que de souhaiter bonnes fêtes à son voisin ?

Les arguments en faveur de la thèse que je défends sont trop nombreux pour être rapportés entièrement dans un écrit aussi court. C’est, au reste, l’islam dans son ensemble, sunna et coran. N’oublions pas que l’appel à l’islam ne peut se faire autrement que par les bonnes manières. Le prophète nous recommande d’adopter les gens et de se faire adopter par eux. Sera-ce en nous enfermant sur nous que nous les appellerons à Dieu ?

Sachez que des savants contemporains ont avancé plus d’arguments allant dans mon sens et qui bien sûr sont beaucoup plus incisifs que ce gribouillis. Je pense à Cheikh Elqaradawi et Cheikh Ali Gomaa, entre autres.

D’autres savants défendent la thèse adverse. Cependant, avec tout le respect qu’un apprenti en sciences religieuses comme moi leur doit, ils ignorent complètement les réalités du monde qui est le nôtre, aujourd’hui. Si mon beau-père est chrétien, ce qui est plus que courant, chez nous, en France, est-ce le respecter ou lui être bienfaisant que de ne pas lui souhaiter bonnes fêtes » ? Est-ce le maarouf (le bien ou la bienséance) que prône le coran pour la vie de couple ?

Trions les avis des savants et prenons, parmi eux, ceux qui correspondent le mieux à nos réalités, car, c’est connu en usul, la fatwa change selon les personnes, le temps et le lieu.
Et Dieu est plus savant.

Votre frère serviteur MOHAMED BAJRAFIL

2016-10-24T16:22:07+00:00