Où sont les mosquées de France ?

Où sont les mosquées de France ?

Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) a fait une sortie le week-end dernier au Rassemblement annuel des musulmans de France (RAMF) qui en a surpris plus d’un. Il a déclaré son souhait de voir doubler le nombre des mosquées en métropole, d’ici deux ans.

Certains diront, à raison, que c’est encore d’islam que nous allons parler. Ils aimeraient, et je suis d’avis avec eux, que nous parlions d’autre chose. Je leur dis au risque de les surprendre que moi aussi j’aimerais que nous cessions de regarder l’individu sous le seul prisme de sa religiosité, de son origine ou de son orientation sexuelle, pour davantage parler de l’humain, du citoyen qui est autant en vous qu’en moi.

Le devoir pédagogique des musulmans

Force est, hélas, de constater que les atrocités de Daesh et autres shebab, ahurissant et époustouflant crescendo de jour en jour le monde, s’imposent dans toutes les conversations et font que tout sujet ayant trait à la religion musulmane, si triviale soit-elle, prend une dimension passionnelle.

Les mosquées, considérées, au même titre que les prisons par l’opinion publique comme les lieux où sont façonnés les esprits de la terreur anti-humaine qui menace le pays, comme le monde entier, interrogent davantage, à juste titre, nos concitoyens non-musulmans. Raison pour laquelle, la déclaration du président du CFCM et recteur de la mosquée de Paris m’a quelque peu surpris et vraiment agacé.

Les français musulmans ont, de mon point de vue, vis-à-vis de leurs concitoyens des autres religions et sans religion un devoir pédagogique, qui ne veut pas dire se justifier, mais plutôt se faire connaître par ces derniers ; un devoir pédagogique qui doit les conduire à leur ouvrir leurs lieux de cultes, afin qu’ils voient les conditions dans lesquelles ils pratiquent leur culte. C’est déjà le cas pour certaines mosquées, qui, lors de la journée du patrimoine, accueillent tous leurs concitoyens qui désirent les visiter, mais les événements de janvier exigent que cela se fasse davantage.

Cela leur permettra de non seulement savoir que nous n’y disons rien qui soit contraire aux intérêts de notre bateau commun qu’est la France, mais aussi et surtout de découvrir, de toucher du doigt les conditions parfois inhumaines dans lesquelles le musulman pratique sa religion.

Prier dehors dans le froid, ça n’est pas acceptable

Hormis l’aspect quelque peu provocateur de la déclaration de Dalil Boubaker, qui a peut-être voulu paraître aux yeux des musulmans français comme un rassembleur, allez savoir pourquoi maintenant et de cette façon, le fond de son propos est vrai.

Il n’y a pas, c’est indéniable, suffisamment de mosquées pour les musulmans français. Philippe, Mohamed, Marion et Fatima prient souvent dehors, faute de place, notamment les vendredis, le ramadan et les jours d’Aïd. Par ailleurs, nombre de locaux qui servent de lieux de culte sont insalubres, ne respectent aucune norme de sécurité et exposent, par conséquent, les fidèles à des risques extrêmement graves.

Prier sous la pluie ou dans le froid est le quotidien de plus d’un musulman français sur deux. Les mosquées cathédrales qui ont poussé dans quelques grandes villes font oublier certaines réalités, telles que celles que nous venons d’énumérer.

La construction d’une mosquée prend en moyenne 10 ans

Cela aura l’avantage d’expliquer à nos concitoyens comment se construit une mosquée aujourd’hui, en France. Ils pourront voir de leurs yeux combien les fidèles tiennent à leur indépendance, en collectant centimes après centimes les sommes nécessaires à la réalisation de leur projet et combien obtenir un permis de construire pour une mosquée relève du parcours du combattant. Ils comprendront que la construction d’une mosquée dure en moyenne dix ans, pour les raisons susdites.

Les mosquées « cathédrales » sont souvent financées par des puissances étrangères, qui peuvent être étatiques ou individuelles, soit dit en passant. Mais, leur nombre est très limité. Les mosquées qui se construisent obéissent à l’architecture locale, avoir un minaret n’est pas obligatoire, même si dans la tête de certains, c’est le cas. Ainsi aurons-nous des mosquées françaises.

Dépasser les frontières, mettre l’homme au centre de tout

Certes, les musulmans français n’ont pas à avoir plus de droits que le reste de leurs citoyens, mais ils n’en méritent pas moins qu’eux. D’ailleurs, c’est souvent dans des salles de prière miteuses que se diffuse l’idéologie de la haine, que nous tous devons combattre, pas dans les mosquées qui ont pignon sur rue. Les supprimer, c’est extirper une des racines du mal.

Depuis de plus dix ans, on nous parle de sortir les musulmans des caves. La réalité est que nous en sommes loin.

Personnellement, j’ai vécu une expérience, qui est des plus belles et des plus prometteuses en cette période de soupçon et de repli communautaire.

Dans une petite ville de la banlieue parisienne, j’ai eu à diriger la prière du vendredi dans une église. Plus exactement, dans une petite dépendance de l’église mise à la disposition par le prêtre de cette bâtisse – un homme d’une ouverture d’esprit exceptionnelle et d’une grandeur d’âme rare –, pour les musulmans de cette commune qui n’avaient nulle part où effectuer leurs prières.

J’étais jeune étudiant, mais cette expérience, avec d’autres, m’a appris que toutes les frontières pouvaient être dépassées dès lors que l’on met l’homme au centre de tout.

Un lieu pour tous

Enfin, si les musulmans méritent d’avoir des lieux de culte qui fassent honneur aux hommes qu’ils sont et à notre pays, ces derniers ne devront pas être réservés aux seuls fidèles. Ils devront être ouverts à tous, notamment aux personnes qui n’ont pas de domicilie fixe, pendant les périodes de grand froid, car les principes musulmans nous disent que la vie humaine est supérieure à toute chose au monde, même la Kaaba, en direction de laquelle tous les musulmans qui accomplissent leurs prières quotidiennes prient, sans distinction de couleur, de religion, ni de classe sociale.

Cette tribune ne saurait se terminer sans rappeler que depuis les horribles attentats de janvier, commis, faut-il le rappeler, au nom de l’islam, cette religion interroge, voire inquiète le peuple français dans une proportion loin d’être négligeable. En tout cas, davantage qu’il ne s’y est interrogé par le passé.

La laïcité n’entrave pas le droit à la religion

Le philosophe le plus en vue n’est plus celui qui propose une pensée nouvelle, qui corrigerait les tares de la vie pour rendre celle-ci meilleure, mais plutôt celui qui accuse les religions de tous les maux du monde et s’en gausse à longueur de livres et d’articles. Un athéisme marchand est né. Il ne se résume pas à celui, respectable, de faire le choix de ne pas croire en l’inconnu. Il est au contraire est entrain de s’imposer comme une religion.

La laïcité, ce génie français, dont la principale visée était de permettre que la fraternité des différentes composantes du peuple français puisse prendre corps et se perpétuer pour toujours, en évitant que l’État n’ait quelque religion que ce soit, est invoquée çà et là pour pourfendre ce que jadis elle a voulu protéger, le droit à la religion et à la non-religion, à la foi et la à non-foi.

L’islam n’est pas responsable de tous les maux du monde

L’homme serait pacifique et pacifiste sans la religion, martèle-t-on à coup de sous-entendus et de déclarations. Est-ce au nom de la Bible, de la Torah ou du Coran que Lénine a créé les goulags, Hitler les camps de concentration, Duch la prison S-21 et le parti MNRD rwandais les Interahamwe ?

Si la construction des mosquées doit scrupuleusement se conformer à la laïcité, on ne doit pas au nom d’une « laïcitite aiguë » priver les croyants, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, de leurs droits les plus élémentaires. L’épisode de l’aide aux chrétiens d’Orient nous a montré combien la laïcitite pouvait être aussi dangereuse. La liberté de croire n’est pas moins importante que celle de ne pas croire. C’est cela le vrai esprit de la laïcité.

Mohamed BAJRAFIL
Article paru le 10-04-2015 sur le site de l’Obs

ARTICLE ORIGINAL

2016-10-20T11:51:34+00:00