La divergence en Islam

la divergence

divergences

Premier opus d’une série d’articles sur l’Islam durant tout le mois de Ramadan

 

 

Au moment où certains hommes pensent à conquérir les astres de l’univers, tel que Dieu le recommande dans le Saint Coran, nous, musulmans, sommes entrain de nous crêper le chignon sur des sujets qui ont fait l’objet des divergences les plus diverses. Les questions les plus banales sont aujourd’hui à l’origine de l’excommunication, pire, de la mise à mort, de certains musulmans par d’autres. La maladie est telle que même le salam, seule salutation des musulmans, est donné aux gens du groupe auquel nous appartenons et refusé à ceux qui ne réfléchissent pas comme nous. Il ne suffit plus d’avoir foi en Dieu et aux cinq autres piliers de la foi, observer et accomplir les cinq piliers de l’islam pour être musulman. Nous avons inventé d’autres piliers, telle que la bonne ‘aquida, « dogme », le bon minhaj « voie », termes que vous ne retrouvez nulle part dans le Coran, ni dans la sunna, au sens où certains l’entendent, ces derniers ne pouvant être que ceux auxquels nous et notre groupe appartenons, les autres musulmans en étant systématiquement exclus.

 

Le Coran et la Sunna, transformés en instrument de la haine de l’autre, musulman ou non qu’il soit, sont tordus dans tous les sens pour satisfaire l’ego de l’homme. Certains parmi nous se sont érigés, limite, en Dieu, excommunient qui ils veulent et considèrent comme musulman qui ils veulent. Et ce, dans l’indifférence totale. Pire, celui que la vox populi considère comme «  vrai pratiquant » est celui qui se distingue des autres par ce verbe agressif, adopte un accoutrement semblable à celui du Golfe. C’est à cela que l’islam est malheureusement réduit. Aussi caricatural que cela puisse paraître, il y a de cela 2 ans, une de mes étudiantes, de confession musulmane, en quatrième année d’université, après un cours, m’a avoué ne pas pouvoir écouter un religieux qui ne porte pas de barbe. J’ai au départ été scandalisé par le propos, car nous sortions d’un cours de Master 1. Je ne voulais pas l’admettre. Et pourtant c’était bien vrai. Pour certains parmi nous le savoir de l’individu se mesure à l’aune de sa barbe. Sa religiosité surtout. Au diable la sagesse populaire qui disait autrefois que l’habit ne fait le moine. Chez nous, la djellaba et la barbe font le religieux. C’est pourtant notre prophète qui nous a appris que Dieu ne regardait pas nos habits, ni nos visages, plutôt nos cœurs. Nous sommes la communauté dont l’endroit le plus sacré qui soit est le cœur du croyant, car Dieu y pose son regard.

Au nom de Dieu, nous nous détestons, au lieu de nous aimer pour Lui. Par le Coran et la Sunna, nous nous divisons, au lieu de nous unir par l’un et l’autre et suivant les enseignements de l’un et de l’autre. Pour Dieu, nous nous jetons mutuellement l’anathème et nous excommunions constamment. Les insultes les plus violentes sont lancées, au nom de Dieu et pour Lui, par des musulmans à l’encontre de leurs frères et sœurs, dès lors qu’ils divergent avec eux sur un point banal de jurisprudence musulmane.

 

Nota bene : Sujet auquel Mohamed Bajrafil a consacré quelques minutes que voici durant le cours de Tazkiyat Al-Nafs du dimanche 31 mai 2015 : Extrait du cours.

 

L’esprit du musulman n’a jamais aussi été obtus que de nos jours. Quand je pense aux débats sur les questions de fiqh au temps des compagnons – ‘Oumar Ibn Alkhattab qui diverge avec ‘Ali sur des dizaines de questions, le fils de ‘Oumar qui diverge avec son père sur une kyrielle de questions, Abou Bakr qui diverge avec tous les compagnons sur une question, Ibn ‘Abbas aussi – à celui de ceux qui les ont suivis, appelés tabi’in – combien Ibn Almussayyib, ‘ikrima, Qatada, et congénères ont divergé sur l’exégèse des versets, leur compréhension et bien d’autres choses ainsi qu’à celui de ceux qui les ont suivis – penser aux échanges entre Abu Hanifa et ses disciples, Abu Yussuf, Muhammad Ibn Alhassane Alshibââni, de cinquante ans cadet de l’imam Abu Hanifa et Zufar, si bien qu’ils n’étaient pas d’accord avec leur maître sur plus du tiers de l’école, entre Mâlik Ibn Anas et ses professeurs mais aussi ses disciples, comme Alshafi’i, qui finira par faire une école, sur bien des points différente de celle de son maître, estimant par exemple que ne pas adresser le salut au prophète et à sa famille est annulatif de la prière, et ce, à la différence de toutes les autres écoles, que le simple fait que la peau d’un homme et celle d’une femme se touchent invalide les ablutions, contrairement à l’avis de tous, ou presque – je me dis : nous trahissons l’esprit de ceux que nous appelons « pieux prédécesseurs », pour plus d’une raison.

Une d’elles est que quand ils ont divergé, chacun donnant son avis sur un point, ils n’ont jamais pensé que leurs propos allaient être sanctifiés, ils ne l’auraient jamais accepté. Ils ne savaient que trop que Dieu reproche dans le Coran aux juifs et aux chrétiens d’avoir pris leurs prélats et autres religieux ou théologiens pour des divinités à la place de Dieu. Et ce, dans la même proportion et le même degré que nous musulmans d’aujourd’hui et même d’avant pour qui les compréhensions des imams sont une parole sainte, qui ne peut être ni critiquée, ni même rejetée.

 

Le plus drôle dans cette façon de voir les choses est que nous les présentons comme psychologiquement siamois. On nous dit à la longueur de temps qu’il faut comprendre le Coran et la Sunna comme les pieux prédécesseurs les ont compris. Soit. Mais, quand ‘Ata’ Ibn Abi Rabah, grand tabi’i (27-114 AH) dit que le divorce prononcé par un safih – quelqu’un d’idiot ou qui ne gère pas bien ses biens matériels – n’est pas à prendre en compte, au moment où tous ses congénères disent l’inverse, quand Abu Hanîfa dit qu’un tabi’i était plus savant qu’Ibn ‘Oumar n’eût été le statut de compagnon de ce dernier, comme le mentionne Waliyyu Allah Shah Al-dahlawi dans son « Inswaf », que les divergences indéfinissables qui ont caractérisé et animé la vie des compagnons, des tabi’in, ainsi de suite, sont aussi flagrantes, nous sommes en droit de nous poser la question suivante : Que veut dire comprendre nos textes sacrés à la lumière de la compréhension de nos pieux prédécesseurs ? Est-ce que suivre la compréhension d’un, deux trois ou quatre parmi eux, par exemple ce n’est pas suffisant pour pouvoir s’en réclamer ? La réponse doit sans conteste être oui.

Seulement, certains nous disent non aujourd’hui. Et là apparaît la réalité de la situation. Nous devons suivre en réalité ce dont est convaincu un groupe, mais pas un autre. Nous comprenons, de là, pour quoi Abu Alma’ali Aljuwayni, immense savant shafiite (419-487 AH) a écrit son pamphlet contre le hanafisme, dans son fameux livre intitulé « Mughith al-Khalq fi Tarjih al-Qawl al-Haqq » – Sauver les hommes par la force de la parole juste – entendez par-là la vraie et bonne école que serait le shafiisme, le hanafisme étant sérieusement pris à parti dans ce livre, par cet homme qui n’est rien d’autre qu’un des maîtres à penser de l’illustre Alghazzâli.

 

La culture de la pensée unique ne date donc pas d’aujourd’hui. Le ta’ssub, à traduire de mon point de vue comme « le chauvinisme intellectuel » gangrène toutes les écoles juridiques, voire dogmatiques. Et ce, aussitôt les imams fondateurs de ces dernières morts. Quand Hassan Albarbahari, (imam du hanbalisme mort en 329 AH) déclare dans son livre «Sharh Alsunna» que s’opposer à ce qu’il y a dans cet ouvrage, c’est comme s’opposer au Coran, à la page 109, si ma mémoire est bonne, il verse, comme Aljuwayni ci-dessus, dans la pensée unique, dans le chauvinisme intellectuel. Sachons que les hanafites vont répondre à l’imam des deux harams, la Mecque et Médine, autre appellation de l’imam Aljuwayni, pour, dirait-on, ne pas laisser le dernier mot aux shafiites, à travers notamment le savant encyclopédique contemporain Alkawthari (mort en 1950) qui écrit un épitre, non moins pamphlétaire que l’ouvrage du premier, intitulé « Ihqaq al-Haqq bi Ibtal al-Batil fi Mughith al-Khalq » – La confirmation de la vérité par la destruction du sauveur des hommes – entendez le livre d’Aljuwayni. Les Mâlikites et les autres écoles ne sont pas en reste. En faire état ici prolongerait inutilement ce modeste écrit.

Le plus grave dans tout cela est qu’aujourd’hui ces thématiques continuent d’opposer les musulmans entre aux, sans doute plus que jamais. Ils se font a guerre, s’abhorrent pour des questions aussi banales que les calendriers des heures de prières. A la demie-heure près, on met debout l’univers et on ne le laisse pas s’asseoir. Qu’il y ait un, deux voire trois ou quatre calendriers n’est pas en soi un problème. C’est au contraire une aubaine donnée aux fidèles, car chacun se réfère à des données scientifiques et religieuses fiables et à partir de là, liberté est donnée à tous de prendre celui avec lequel on se sent le mieux, avec l’interdiction de l’imposer aux autres.

Seulement, il n’en est rien. Une chasse aux sorcières est lancée contre les degrés, dans le même chauvinisme intellectuel que celui sus-cité. Et les arguments avancés sont souvent de nature à faire peur. Le degré machin vous fait manger à une heure où l’aube est déjà levée, le degré bidule nous fait faire la prière de ‘Isha avant l’heure.

Et chaque faction est contente de son degré, qu’elle considère être le seul à se conformer à la sunna, pire, qu’elle considère parfois être l’Islam. Ô chauvinisme intellectuel quand tu nous tiens ! Et celui qui a le malheur de rappeler qu’il n’y a pas lieu de se chamailler sur ces sujets s’attire les foudres de tous. Oubliant qu’il suffirait de jeter un coup d’oeil dans les livres des écoles juridiques existantes pour se rendre compte de l’éclectisme régnant dans le monde des espaces temporels des heures de prière, puisqu’il s’agit nullement d’heures, mais plutôt d’espaces temporels.

 

Le Prophète, grand facilitateur de l’adoration, contrairement à certains de nos savants, a en effet accompli la prière à l’intérieur de ces espaces temporels à des moments différents. Et la question est d’une liberté d’appréciation telle qu’une poignée de savants hanafites va considérer que la prière de ‘Isha ne s’effectue pas les périodes où le soleil ne se couche pas, ainsi que les nuages (rouges), comme c’est le cas dans certaines régions du monde. A quoi le grand savant hanafite Almurjani (1233-1306 AH) va répondre fermement et avec brio par son célèbre livre « Nadhurat alhaqq fi fardhiyyati al’isha’i wa in lam yaghibi al-shafaq » – ouvrage bien accueilli unanimement par ses paires dans lequel il montre que pour aucune raison une des cinq prières quotidiennes prescrites aux musulmans ne peut être supprimée. Sans pour autant sortir les savants qui ont avancé ladite thèse de l’Islam. Notons au passage que ce même savant avait institué dans sa région le recours systématique au calcul astronomique pour la détermination des débuts et des fins des mois du calendrier lunaire, dont le ramadan. Ce qui lui a valu de la part de savants avec qui il était en concurrence, car cela arrive souvent aussi, plusieurs condamnations.

 

Convaincu que le salut de notre communauté ne peut aujourd’hui venir que du respect de cet éclectisme que nous ont légué nos prédécesseurs, sans jamais le considérer le considérer comme parole sacrée, afin que les futures générations et nous puissions nous confronter aux textes et les comprendre à notre façon, nous aussi, car le Coran dit clairement qu’il nous est impossible d’avoir une compréhension exhaustive de la parole divine, je me propose d’aborder les questions de fiqh qui font débat aujourd’hui avec le souci de toujours montrer les avis et les preuves des uns et des autres. Je cherche, ce faisant, à donner à mes frères et sœurs qui me liront une clef, parmi une myriade de clefs, pouvant leur permettre au moins de se passer des gens qui passent leur temps à dire que l’avis c’est le leur et seulement le leur. L’erreur habitant tout propos sauf celui de Dieu et de celui authentiquement lié au prophète, s’agissant de la révélation, je vous demande de me faire parvenir vos remarques avec indulgence et fraternité, car je ne vise à faire du tort à personne à travers ces épîtres. J’y griffonne ce dont je suis convaincu, sans répondre ni aux agendas, ni aux plans des uns et des autres. Puisse Dieu nous orienter tous vers ce qu’Il aime et agrée. Et le premier épitre s’intitulera « A quel calendrier se fier pour le suhur ? »

 

 

Mohamed Bajrafil
Docteur en Linguistique de l’Université Paris 7
Qualifié aux fonctions de Maître de Conférence en linguistique générale et en Arabe
Professeur de fiqh comparé et shafiite
Chargé de cours en Arabe en Universités
Professeur de Lettres-Histoire dans le secondaire
Imam-Khatwib à la mosquée d’Ivry-sur-Seine
Auteur du livre «l’Islam de France, l’an I»

2016-10-22T19:06:46+00:00