« Dans toutes les mosquées de France, on condamne l’État islamique »

La Croix : Vous comptez vous rendre, ce vendredi 15 août, dans la basilique Notre-Dame-de-Bonne-Garde de Longpont-sur-Orge (Essonne), en soutien aux minorités religieuses opprimées en Irak. Pourquoi ?

Mohamed Bajrafil : En fait, initialement, je devais participer à une marche pacifique qui devait partir, ce vendredi 15 août à 15 heures, depuis la mosquée de Sainte-Geneviève-des-Bois jusqu’à l’église de la ville. Mais cette marche, en soutien aux minorités religieuses opprimées en Irak, a été annulée au dernier moment pour des raisons administratives. J’ai donc choisi de manifester mon soutien autrement.

Combien de musulmans étaient attendus initialement à cette marche du 15 août ?

M. B. : Je n’en sais rien. Mais je peux vous dire que j’y avais invité les 3 500 fidèles de la mosquée d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) et les 1 500 autres de la mosquée de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). Cela faisait un moment que j’appelais à une mobilisation générale pour dénoncer ce qui se passe en Irak…

Comment expliquer alors que Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM), a exhorté le 12 août, sur France Inter, les « pays musulmans à sortir de leur froideur face aux massacres des chrétiens et des yézidis » par l’État islamique (EI) en Irak ?

M. B. : Dalil Boubakeur n’est pas bien informé. Il y a plus de deux mois déjà, l’Union internationale des savants musulmans (présidée par Youssef Al Qaradawi, qatarien d’origine égyptienne et spécialiste du droit musulman) qui regroupe des centaines de théologiens et juristes musulmans, a clairement dénoncé le « Daesh », mot arabe pour signifier l’État islamique en Irak et au Levant (EILL).

Dans cette déclaration, il était fermement dit que le Daesh est « une organisation qui crée le chaos », qui n’a rien à voir avec les valeurs de l’islam et qui ne doit recevoir aucun soutien des musulmans. De la même manière, le grand mufti d’Égypte Shawqi Allam (autorité sunnite très influente, NDLR) a qualifié les djihadistes de l’EILL d’organisation « corrompue et extrémiste qui fait du mal à l’islam ».

Moi-même dans mes prêches à la mosquée d’Ivry-sur-Seine, j’ai régulièrement repris cette condamnation, et bien d’autres imams le font également. On peut donc dire que cette condamnation est connue dans la quasi-totalité des mosquées en France.

Que disent les fidèles de votre mosquée à propos de l’État islamique ?

M. B. : Beaucoup de musulmans estiment qu’il s’agit là d’une organisation fabriquée et manipulée visant à nuire à l’image de l’islam. Personnellement, je m’interroge sur les intérêts obscurs de ce Daesh qui est né en 2006, dit-on, par le regroupement d’Al-Qaida en Irak avec cinq autres groupes djihadistes.

Qui est derrière tout cela ? Comment Daesh a-t-il pu se retrouver avec tant d’armements aussi sophistiqués ? Je n’ai pas la manie du « complot » mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’est pas possible qu’une organisation aussi puissante militairement soit apparue ainsi…

Je sais aussi que quand des combattants deviennent gênants pour l’Occident, on les traite d’islamistes. Ainsi, tant que les moudjahidines afghans combattaient les Soviétiques, les Américains les ont soutenus et glorifiés.

De même, ce sont les États-Unis qui ont armé Ben Laden. Aujourd’hui, les Occidentaux envoient massivement des armes aux Kurdes pour combattre le Daesh, mais si ces Kurdes un jour se retournent contre l’Occident, alors ils diront qu’ils sont des islamistes !

Le discours de Daesh n’a-t-il vraiment rien à voir avec l’islam ?

M. B. : Non ! L’islam appelle à la fraternité, au dépassement de soi. Le Coran dit bien que toute vie humaine est sacrée, quelle que soit la foi de la personne. « L’homme est une construction divine, maudit soit celui qui s’attaque à une construction divine », disait le Prophète.

Ces djihadistes qui décapitent des civils, qui massacrent des vieillards, des femmes et des enfants se fichent complètement de l’islam et n’ont que des ambitions financières. Ce sont des bandits, des malades mentaux qui font n’importe quoi sous couvert de l’islam.

Il ne suffit pas de porter une longue barbe et de crier « Allah Akbar » (Allah est grand) pour être musulman ! Le meilleur croyant est celui qui est le plus en paix avec lui-même, celui qui respecte le plus le Coran, or le Coran dit que toucher au sang d’un innocent c’est le péché suprême.

Pourquoi ce que vous dîtes n’est-il pas davantage entendu, et largement diffusé par les musulmans eux-mêmes ?

M. B. : Parce que beaucoup de musulmans, c’est regrettable, méconnaissent les principes de l’islam. Nous avons donc un combat à mener en interne pour faire comprendre à nos fidèles que ce n’est pas l’habit qui fait le musulman.

Je pense aussi que les médias occidentaux ne relaient pas suffisamment les condamnations émises par nos responsables. Ce sont toujours les provocations violentes, les propos injurieux qui font le « buzz », jamais les paroles d’apaisement et de sagesse.

Par Claire Lesegretain, le 15/08/2014, La Croix

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2016-10-20T11:51:34+00:00