Entretien avec Mohamed Bajrafil 2016-10-20T11:51:33+00:00

Histoire d’un parcours atypique

 

En 2011, j’ai entrepris la rédaction de la biographie de Mohamed Bajrafil. Cette démarche visant à faire connaître son parcours et sa vie n’a pas été simple à réaliser. Humble et sincère, notre professeur n’a jamais souhaité dévoiler sa vie au grand public. Persuadé qu’elle serait utile pour comprendre son parcours, mais aussi bénéfique car exemplaire, j’ai essayé à de nombreuses reprises de le convaincre. Les efforts de persuasion ont fini par être concluants, et c’est au mois de juin que j’ai entrepris ce travail.

Deux ans plus tard, lors d’un déplacement à Évreux, nous avons souhaité en savoir plus sur Mohamed Bajrafil, notamment sur l’éducation qu’il a reçue, et sur son rapport aux sciences religieuses. Cet échange informel, au milieu de nos discussions, m’a profondément marqué. Alors, j’ai eu la conviction qu’il fallait que je vous en fasse profiter. Il m’a néanmoins fallu convaincre Mohamed Bajrafil, ce qui ne fût pas plus aisé que lorsque je lui ai proposé de rédiger sa biographie. Mais après maintes insistances, il m’a permis de vous présenter ce modeste échange.

Je remercie Bilal et Muhyi Din pour la pertinence de leurs questions, Sarah et Hynd pour l’aide apportée à la rédaction de cet entretien, et surtout, notre professeur Mohamed Bajrafil pour son engagement, cet homme sincère, profondément spirituel et doté d’une remarquable intelligence, que Dieu a mis sur ma route. Il a déterminé les voies de mon engagement, afin de faire entendre ce message au plus grand nombre.

Je prie Dieu qu’Il lui accorde, ainsi qu’à sa famille, Ses plus belles récompenses, ici-bas et dans l’au-delà.

Mehin

Publié le 25 Mars 2014.

Bajrafil

 

Mohamed Bajrafil, vous êtes un imam un peu à part, tant par votre parcours scolaire que par vos compétences dans les sciences islamiques. Pouvez-vous nous décrire comment vous avez vécu ?

Disons que je suis né dans un milieu qui avait déjà tracé les chemins de mon apprentissage. C’était donc naturel et évident que je continue dans cette voie. Je ne pouvais faire que cela et je ne connais pas la vie autrement. Outre le fait d’avoir un père lui-même imam, d’avoir eu des cours de grammaire arabe et de tadjwid, toute personne qui aurait grandi comme moi serait parvenue au même résultat.

 

Le système scolaire est-il le même aux Comores qu’en France ?

De mon temps, les élèves entraient à l’école à partir de 6 ans. L’étape maternelle était consacrée à l’apprentissage coranique. Donc dès 3 ans, les comoriens ont un premier contact avec la lecture, en commençant par le livre révélé (le Coran). Actuellement, les maternelles ont vu le jour aux Comores, chose que je regrette particulièrement.

 

Comment s’est faite votre formation religieuse ?

Disons que j’ai eu, depuis tout petit, une relation tout à fait singulière avec mon père. Il était mon père, mon ami, mon confident. Je me souviens de cette relation qui s’est établie très naturellement avec lui. Plongé dans l’enseignement des sciences religieuses et dans l’agriculture, il vivait totalement en marge de la société, si bien qu’il ne se rendait à la capitale que très rarement. C’est donc moi qui l’informais de l’actualité internationale et comme cela s’est développée une proximité.

Shaykh Abou Bakr, professeur de grammaire arabe de Mohamed Bajrafil

Shaykh Abou Bakr, professeur de grammaire arabe de Mohamed Bajrafil

A côté de cela, c’est tout jeune que j’ai commencé à apprendre la grammaire arabe. Nos cours avaient lieu tous les jours, ou devrais-je dire, toutes les nuits, car c’est à 3 heures du matin que l’on commençait. Nous marchions plusieurs kilomètres au beau milieu de la nuit, sur des routes ni goudronnées, ni éclairées. Je finissais par dormir en marchant (rires) et nous avons vécu cela pendant 7 ans. C’est ainsi que je suis devenu l’ami de la nuit, loin du divertissement des Hommes, dans l’apprentissage, pour me rapprocher de Mon Seigneur.

Je me souviens d’un livre intitulé : Ta’lim al muta’lim tariqa ta’allum d’un auteur qui se nommait Az Zarundji que j’ai lu en une soirée. Pour lutter contre le sommeil, j’avais mis les pieds dans une bassine d’eau froide jusqu’à ce qu’ils finissent par réchauffer l’eau, au point de somnoler. Puis, de nouveau, j’ai vidé la bassine pour remettre de l’eau froide, ce qui m’a réveillé et m’a permis de finir le livre en une soirée. C’était un défi que je m’étais lancé, motivé par les anecdotes que me racontait mon père de son enfance.

Il révisait en pleine nuit, jusqu’à ce que sa lampe n’ait plus de pétrole. Alors il prenait ses livres et marchait plusieurs kilomètres dans la nuit noire, en direction de la capitale, et terminait ses livres dans un endroit éclairé jusqu’à l’aube, puis il partait directement pour étudier à l’école. Ce sont des anecdotes qui m’ont beaucoup touché et inspiré. Elles m’ont appris la reconnaissance, car toutes les personnes qui t’ont donné à un moment de ta vie ont contribué à ce que tu es devenu.

 

Votre père a consacré sa vie à l’enseignement ?

Shaykh Mouhammad Soighir (père de Mohamed Bajrafil)

Shaykh Mouhammad Soighir (père de Mohamed Bajrafil)

Effectivement, il a enseigné pendant 40 ans sans interruption. Ses seules vacances étaient pendant le mois de Ramadan et les jeudis (veille du vendredi : jour de fête pour les musulmans). C’est aujourd’hui un de ses disciples qui enseigne dans la zâwiya (édifice religieux) de ma grand-mère, une zâwiya d’une confrérie que l’on appelle at tariqa shaziliya, un endroit dans lequel j’ai appris durant plus de 17 ans.

Étant le fils du professeur, j’ai fréquenté cet endroit depuis les premières années de ma vie et je me souviens qu’à une certaine heure je m’endormais et bavais sur les bras de ses disciples. Certains d’ailleurs, qui vivent en France et que j’ai rencontrés, n’ont pas manqué de me le rappeler (rires). Par contre, l’un d’eux m’a dit une phrase qui m’a beaucoup touché : « Quand bien même tu n’aurais pas voulu apprendre, Dieu t’aurait quand même appris car ton père a tout donné pour Lui et pour la science, donc Dieu ne pouvait pas le négliger dans un de ses enfants ».

 

Sauf que vos sœurs et frères ne sont pas aussi engagés que vous religieusement ?

C’est vrai, mais il fallait que Dieu lui rende les efforts qu’il a faits, car il a tout donné. Il aurait pu faire du commerce comme l’ont fait ses amis, ou occuper un poste qui lui aurait permis d’épargner pour ce qu’on appelle aux Comores « Le grand mariage » (le mariage de ses filles). Mais la simplicité l’a toujours habité. Ses économies étaient rapidement épuisées pour que nous mangions, lorsqu’il en avait les moyens. Il a construit de ses propres mains la maison dans laquelle nous avons vécu. C’était au début une maison en paille et petit à petit la maison a totalement été reconstruite. C’était d’ailleurs un signe de richesse que d’avoir une maison en béton aux Comores. Contrairement à moi, mon père est manuel. C’est un homme à qui Dieu a donné beaucoup de compétences. Il est très bon en mathématiques, bien qu’il n’ait pas été à l’école classique. Il a une logique qui fait qu’il résout des calculs compliqués en très peu de temps. Cette façon qu’il a de résoudre et de contourner les problèmes de la vie témoigne de son haut niveau d’intelligence. De l’agriculture à la maçonnerie, jusqu’à la conception de projets tout à fait novateurs, il a mis son intelligence au service des gens avec qui il vivait.

Alors que moi, j’ai vécu dans les livres. Contrairement à moi, qui ai perdu ma mère lorsque j’étais très jeune, il a été orphelin de père et a été élevé par sa maman, une femme d’une exemplarité incroyable. C’est elle qui a fait don de la zâwiya dans laquelle j’ai appris pendant tant d’années. Mais cette anecdote, je ne l’ai apprise que bien des années plus tard, une fois installé en France par une tierce personne. J’aurais pu vivre encore de nombreuses années jusqu’à ma mort, que mon père ne m’aurait jamais dit que cette zâwiya dans laquelle il a enseigné pendant 40 ans a été offerte par une femme qui n’était autre que sa maman. Lorsque je l’ai appris, il m’est venu en tête un hadith dans lequel le Prophète (paix et bénédiction de Dieu soit sur lui) dit : « Sept personnes seront ombragées par l’ombre de Dieu, le jour où il n’y aura d’ombre que la Sienne. L’une d’entre elles sera celle qui aura fait une aumône si discrètement que sa main gauche n’a pas su ce qu’a donné sa main droite ». Et je suis certain que personne de ma génération ne sait que cette zâwiya appartenait à ma grand-mère et qu’elle en a fait don. Pourtant, nous avons grandi et étudié dans ce lieu.

Donc pour en revenir à mon père, ayant lui-même perdu le sien, il a été débrouillard très tôt, alors que moi pas du tout. Si on me demandait de chanter je ne saurais pas le faire. Les seuls chants que je connaisse sont les récitations du Coran et les poèmes soufis (Qasîda ash shaziliyya et qasîda al ba’alawiya). Je ne connais que cela car c’est dedans que j’ai grandi. Donc même si je voulais faire autre chose, ce ne serait pas fidèle à moi-même et ce serait me renier. Raison pour laquelle ce n’est pas un effort de ma part : je n’ai pas de mérite car ce n’est pas moi qui l’ai voulu.

 

Cependant cela a nécessité de votre part de lourds sacrifices ?

Disons que je n’en n’étais même pas conscient, car ce que j’appelle sacrifice c’est l’abandon d’une chose au profit d’une autre.

Justement, étudier pendant que les jeunes garçons de votre âge s’amusaient, c’est un sacrifice.

Très honnêtement, j’ai fini par prendre goût à l’apprentissage, et à partir de ce moment, il n’y avait plus de sacrifice. Car j’ai compris que ce n’était qu’en dedans que je pouvais m’épanouir. Vous n’avez pas idée du bonheur qui est le mien lorsque je lis, écris ou fais la découverte d’une chose. Lire est pour moi la meilleure activité qu’il y ait au monde. Cela peut paraître paradoxal, mais je trouve que c’est l’activité la plus réelle, car je sens que je concrétise quelque chose en lisant ou en écrivant. J’ai vraiment le sentiment de me libérer par la lecture. Me reviennent en tête les propos de l’imam ash Shafi’i qui disait dans un de ses poèmes : « Je n’ai jamais goûté à la saveur de la paix avant de devenir le compagnon numéro un du livre et de la maison. Toutes les formes de bassesses se trouvent dans la fréquentation des gens. Laisse-les, tu vivras tel un prince ». Je me souviens également d’une personne qui m’avait prêté un livre. Sur la page de couverture, elle avait écrit : « Sache, ô toi frère, que si je n’avais pas peur de la punition de Dieu pour avoir caché Sa science, jamais je ne t’aurais prêté ce livre qui est ma grande richesse ». J’ai trouvé ça très beau et très sincère. Et pour ma part, j’ai également une relation au livre que je n’ai avec rien au monde, pas même avec l’humain.

livre_1Quels livres lisez-vous ?

Je lis de tout et, Dieu merci, je n’ai pas eu de restriction. La seule chose qu’on m’ait demandé de ne pas faire (de la part de mon père), c’est de rendre justice par autre chose que la législation musulmane. Le droit international m’a beaucoup intéressé mais il ne souhaitait pas que je m’y engage, donc j’ai respecté sa volonté

 

Est-ce que le droit international vous intéressait plus que la linguistique (vers laquelle vous vous êtes dirigé ?)

Je dirais autant, car la linguistique m’a beaucoup servi, notamment parce que c’est une clé qui m’a permis de mieux accéder aux sources islamiques, et de mieux les comprendre.

 

Nous avons évoqué votre enfance et la façon dont vous avez grandi. Vous êtes actuellement père de quatre jeunes enfants : quel type d’éducation envisagez-vous pour eux ?

L’environnement dans lequel j’ai grandi a beaucoup façonné mon éducation. J’aimerais transmettre l’éducation que j’ai reçue à mes enfants en tenant compte du contexte dans lequel ils vivent.

 

A quoi ressemblerait cette éducation ?

Nous vivons dans des sociétés dans lesquelles tout va très vite. La notion du temps n’a plus du tout la même valeur. L’éducateur doit nécessairement prendre de son temps pour former, accompagner, dialoguer, écouter. Un facteur que beaucoup négligent, et qui est sans doute la clé, c’est de consacrer du temps pour se divertir avec celui que l’on souhaite éduquer. C’était vrai hier mais ça l’est davantage aujourd’hui. C’est ce qui transforme quelque chose qui peut paraître contraignant en quelque chose de plaisant.

Je me souviens que mon père m’avait acheté un jeu de cartes lorsque j’avais quinze ou seize ans. Sur le moment, je ne réalisais pas ce que cela voulait dire. En fait, c’était une façon de me sociabiliser : un moyen intellectuel de concevoir un divertissement au travers des relations sociales. Du coup, je me suis retrouvé à jouer aux cartes avec des gens qui avaient trois à quatre fois mon âge. On jouait, quand le temps nous le permettait, sur une place publique après la prière d’al ‘Asr. Donc une amitié s’installait avec ces messieurs. J’étais d’ailleurs devenu l’un des chefs de jeu et mon père venait de temps à autre pour m’observer jouer.

Donc l’un des conseils que j’aurais à donner, c’est de maintenir cette proximité. Je me souviens de mon grand frère Ibrahim. Il avait pour habitude de m’emmener avec lui au champ (qui équivaut plutôt à la forêt d’ici) pour cueillir des fruits. C’était des petites sorties, durant lesquelles il me donnait à manger. Nous parlions beaucoup, mais il n’oubliait jamais de me rappeler l’éthique et les principes que je me devais de respecter.

Je me souviens qu’un jour il m’a emmené avec lui sur un chantier pour me montrer quel serait mon sort si je ne travaillais pas suffisamment à l’école. Mon avenir était sa priorité. Il a sacrifié sa personne pour que j’étudie dans les meilleures conditions possibles. Il a été très exigeant envers moi, pour que ses sacrifices aient un sens et que mon avenir se transforme. Le peu de chose que j’ai réussi à faire, je le dois à Dieu, puis à mon grand frère Ibrahim.

J’avais également un enseignant en tadjwid qui, tous les matins, avant la prière d’al Subh, nous emmenait chez lui pour nous servir un chocolat au lait. C’est ainsi que j’ai appris le tadjwid avec enthousiasme (rires).

Donc en ce qui me concerne, une fois que l’on a réussi à me faire aimer les études, on ne m’a jamais demandé de réviser mes cours. C’était devenu pour moi un automatisme. Je pense que la plus grande réussite en termes d’éducation, c’est de faire aimer ce que l’on voudrait que nos enfants soient.

 

Que souhaiteriez-vous transmettre à vos enfants ?

Je préfère leur donner les outils nécessaires à leur réussite plutôt que de leur donner ce qu’ils désirent. Il faut leur laisser le temps de rêver, de grandir et d’espérer. Ainsi, lorsqu’ils obtiendront par eux-mêmes ce qu’ils auront tant désiré, ils en connaîtront davantage la valeur.

 

Et l’enseignement islamique dans tout ça ?

Justement, il faut créer un climat serein, instaurer des moments de détente, d’échanges et de plaisir qui favorisent le désir d’apprendre. Lorsque j’apprenais le tadjwid, le nombre de pages que j’arrivais à retenir par cœur donnaient droit à un nombre de jus et de morceaux de pain, ce qui n’était pas pour me déplaire. Un peu comme si l’on disait à un enfant aujourd’hui : « Obtiens des bonnes notes et tu pourras jouer à tel jeu». Il faut savoir exiger mais en contrepartie savoir récompenser. Imposer à un enfant la prière n’est pas la solution : la prière ne s’impose pas, elle s’enseigne. C’est une invitation et une satisfaction. Car le résultat de l’imposition est que l’enfant priera en notre présence, mais abandonnera la prière en notre absence. Je connais une personne qui, jeune, a lu deux fois le Coran en entier, mais qui ne serait plus capable de lire ne serait-ce qu’un verset aujourd’hui. Car il a été frappé pour apprendre et regardez le résultat : c’est contre-productif.

Puis, autre chose me concernant, c’est que l’apprentissage des sciences islamiques n’était pas une partie de ma vie : c’était ma vie. Je suis né dedans. J’ai l’habitude de dire qu’ ash Shafi’i, Ibn Hajar al ‘Asqalâni, al wazir as San’ani et tous ces autres savants, j’entends leurs noms depuis que je suis tout petit.

Donc quels efforts pensez-vous que j’aie faits ? Aucun. Vous avez très certainement plus de mérite que moi, vous qui n’avez pas grandi dans les sciences religieuses et qui y êtes venus par la suite.

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Vous avez certes un héritage religieux qui peut expliquer les connaissances religieuses que vous avez, mais ce n’est ni votre père ni votre grand frère qui vous ont aidé à exceller à l’école ?

Mon père m’encourageait à viser systématiquement l’excellence partout. C’était un conditionnement psychologique dans lequel il m’a mis depuis que j’étais tout petit, ce qui a développé en moi cette rigueur et cet amour de l’apprentissage. Puis, autre chose, il ne saurait probablement pas me répondre mais mon père était très porté sur les langues. Il nous parlait plusieurs langues à la maison. Je ne sais par exemple pas où il a appris des langues comme le somalien. Il m’a appris les mots de base, à compter jusqu’à un milliard… Donc ce n’était pas académique mais il y avait tout de même un lien avec les sciences dites « profanes ». Du coup, c’est en 4ème année d’université, lorsque l’on étudiait les langues couchitiques que j’ai redécouvert ce que j’avais appris de mon père lorsque j’étais tout jeune. Par conséquent, il a fait de moi ce que je suis devenu.

 

Comment ce petit enfant des Comores que vous étiez s’est-il ouvert sur le monde par le savoir ?

Aussi longtemps que je me souvienne, lorsque ma mère était encore vivante (que Dieu lui fasse miséricorde), nous dînions avant mon père, le temps qu’il rentre de la mosquée. Et je ne sais pas si c’est parce que je n’étais pas rassasié, ou tout simplement parce que j’avais envie d’être aux côtés de mon père, mais dès qu’il rentrait et dînait, j’attendais derrière la porte en espérant qu’il m’appelle. Du coup, je réfléchissais à des stratégies : comme nous habitions au-dessus de la capitale, de chez moi on voyait les bateaux arriver au port. Donc je simulais l’arrivée d’un bateau au port pour me faire remarquer et il comprenait que j’avais envie de manger et me conviait au repas. Sauf qu’il n’y avait pas de bateau tous les jours donc j’ai dû changer de technique d’approche (rires).

En 1984, lorsque mon père est revenu du pèlerinage, il a acheté une petite radio dont il était fier. C’était la première radio de la maison. C’est d’ailleurs cette année que nous avons eu l’électricité chez nous : avant cela nous allumions les pièces de la maison à la lampe. Donc mon père avait acheté cette radio pour écouter l’exégèse de son professeur, qui passe encore aujourd’hui lors de l’ouverture et de la fermeture de l’antenne sur la radio nationale. Et cet appareil faisait l’objet de discorde entre mes grandes sœurs et moi, car elles voulaient écouter Farid al Atrache et moi je voulais écouter le journal, donc c’était la bagarre à la maison entre les chansons arabes et l’actualité. A la radio, les informations étaient en langue nationale, en arabe ou en français et lorsque je rejoignais mon père pour le dîner, je l’informais de ce que j’avais appris. Je me souviens de la première information que j’ai entendue à la radio sur le front polisario. Donc depuis 1984, je sais qu’il y a ce problème de territoire entre le Maroc et les sahraouis. A partir de cet instant, j’ai eu l’envie d’en savoir plus sur le monde. Je m’étais lancé le défi d’apprendre par cœur les capitales de tous les pays du globe. Et en effet, lorsque j’étais en CM2 je devais bien en connaître 99% . J’avais donc à cet âge une culture générale plutôt correcte.

 

On peut dire que l’apprentissage était devenu pour vous ce qu’ont été les jeux pour nous, à savoir un divertissement ?

Oui tout à fait car quand bien même bien je le voulais, je ne savais pas jouer. J’avais droit à deux heures par semaine mais les jeunes ne voulaient pas de moi dans leur équipe car je ne jouais pas bien du tout. Alors, les capitaines me demandaient de réciter le Coran pour qu’ils m’acceptent. Il y en a quelques-uns qui se sont installés en France que je revois de temps à autre. Je ne manque pas de leurs rappeler ces anecdotes (rires). Puis nous n’avons pas grandi avec la télévision, j’avais 8 ou 9 ans lorsque j’ai regardé pour la première fois de ma vie un film à la TV.

 

Vous avez tout de même eu une enfance particulière, contrairement aux jeunes de votre âge ?

Effectivement mais cela ne m’a pas empêché non plus d’avoir des amis. Ils savaient seulement que je passais le plus clair de mon temps dans les livres, mais qu’ils pouvaient de temps en temps venir me chercher pour aller jouer. J’avais également reçu des « consignes de fréquentation », listant les noms des personnes à ne pas fréquenter. Je savais donc qui je pouvais côtoyer et, avec mes amis, nous avons fait d’incroyables projets. Adolescent, j’étais le secrétaire général d’une association que nous avions créée, nommée ACJP (Association Culturelle des Jeunes de Paréni). J’aimerais voir de telles initiatives ici.

Nous publiions un journal hebdomadaire intitulé M’tsamboudjou, dont j’étais le rédacteur en chef. Nous organisions des choses incroyables : nous faisions faire des compétitions de sport à des personnes de 80 ans. Les parents nous encourageaient. Nous avions mis en place l’institution d’une voirie qui avait pour objectif le ramassage d’ordures. Cela n’a à l’air de rien ici, mais c’était une grande première là-bas à cette époque. Comme il n’y avait pas de poubelles, chaque famille mettait ses déchets dans une petite corbeille, et tous les jours, nous venions avec des petites brouettes pour récupérer les déchets et les conduire à une déchetterie que nous avions créée. Puis, nous incinérions les produits, des choses qui n’existent toujours pas aux Comores à l’heure où je vous parle. Du coup, toutes les familles du quartier participaient, moyennant 500 francs par mois (l’équivalent d’un euros). Nous avions également organisé des séances de sensibilisation à la lutte contre le paludisme. Nous mettions en place des séminaires, avec l’appui des médecins de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) présente aux Comores. Nous proposions aussi des cours de soutien scolaire du CP jusqu’à la terminale. Je me suis donc retrouvé enseignant très jeune. En ce qui me concerne, j’ai commencé à enseigner le français, mais également le Coran, aux plus jeunes, depuis mes 8 ans.

Lorsque tout cela me revient en tête, je me dis Dieu merci, ce sont de très beaux souvenirs, qui me resteront en mémoire toute ma vie : des actions que l’on n’aurait pas pu faire avec tout l’argent du monde.

 

Pour autant, cela ne vous a pas empêché d’être sociable ?

Bien sûr, même si tout tournait autour de la zâwiya de mon père, j’avais tout de même des liens d’amitié. Ces amis avaient souvent quelques années de plus que moi, mais cela ne nous empêchait pas de nous voir avant les cours de sciences religieuses pour réviser ce que nous avions appris la veille : on appelait ces réunions al mutâla’a. Puis, il y avait cette confrérie soufie Ba’lawiya dans laquelle nous nous réunissions. Le shaykh de mon père avait fondé un groupe de chant religieux (anashid), dont nous faisions partie, qui était surnommé an Nahdat al Khayriya. J’étais certes le plus jeune, et le fait d’être le fils de l’enseignant m’a octroyé quelque chose que les jeunes de mon âge n’ont pas eu, mais j’avais tout de même des amis au sein de cette confrérie.

Je me souviens également de mon grand frère, qui avant de partir pour l’Afrique du Sud m’avait donné le nom des gens que je devais fréquenter. Toutes ces personnes auraient pu être mes pères. C’était les intellectuels de la ville donc j’ai aussi grandi avec eux et ils sont devenus mes amis avec lesquels je jouais au Scrabble, que j’ai découvert à partir de la 6ème. C’est un jeu qui m’a beaucoup passionné, qui a fait que j’emmenais mon dictionnaire partout avec moi, jusqu’aux toilettes pour ne pas perdre un instant. Avec la lecture, le Scrabble et d’autres jeux tels que les cartes étaient les divertissements qui rythmaient mes vacances.

 

On voit clairement que, même à travers le divertissement, vous étiez stimulé en permanence.

Je ne sais pas, car mon père ne savait pas ce qu’était le Scrabble mais quand il ne me voyait pas à la maison, il savait ou j’étais. Il savait que je n’étais pas en train de jouer au football. Jusqu’à présent, je ne sais pas faire de vélo car je n’ai pas eu l’opportunité d’apprendre. Je suis d’ailleurs à la recherche d’un moniteur qui aura la patience de m’apprendre à en faire sans que je tombe. Du coup, ça m’a fait mal au cœur quand m’a fille a voulu apprendre : j’ai dû faire appel à un frère pour le lui enseigner. J’espère pouvoir en faire un jour avec mes enfants insha Allah.

 

L’accès aux livres vous également inspiré, lorsque vous avez appris très tôt les différences entre les écoles juridiques, les avis des savants, comment ils ont raisonné, débattu, et eu recours à des méthodologies différentes.

Effectivement, je me rends compte que j’ai été initié à la philosophie très jeune malgré moi. Lorsque nous lisions Matn as Sanusiya de l’imam as Sanusi dans al ‘Aqîda (la croyance) ou un petit livre intitulé Riyad al badi’ qui mélange à la fois Fiqh (droit et jurisprudence) et ‘Aqîda (croyance), c’était des livres qui invitaient à la réflexion, à la philosophie, au fait de confronter les opinions. J’ai découvert Matn as Sanusiya entre 8 et 10 ans. J’ai commencé la grammaire arabe très tôt aussi, donc cela a développé en moi l’amour du savoir.

Mon rêve, ce serait de revivre au quotidien dans les livres, dans une bibliothèque avec un siège téléguidé qui me permettait d’atteindre des livres tout en continuant de lire en permanence. Mais ce qui est rêve pour moi est cauchemar pour mon épouse car jusqu’à présent, notre chambre est envahie de livres, au point de devoir faire attention là où l’on met les pieds, de peur de marcher sur l’un deux.

 

Vous avez tout de même un parcours atypique qui réconcilie la pensée philosophique avec la connaissance des sciences islamiques. Ce mariage des 2 sphères était très présent chez les savants d’antan, mais aujourd’hui peu de prédicateurs musulmans en France l’enseignent.

Atypique je ne sais pas, mais cette séparation a vu le jour en Égypte vers la fin du 19ème siècle notamment avec des gens comme Al Khindîwi Isma’il , qui ont importé un phénomène d’occidentalisation. Celui-ci a mené à une séparation entre ceux que l’on appelait Ashab at Tarbouche et Ashab al ‘Amâma. Nous avons vécu cela également aux Comores lorsque l’on distinguait al Musta’rab  (celui qui a appris les sciences profanes) et al Foundi (celui qui enseigne les sciences religieuses).

 

Vous avez un discours très positif, qui appelle à la connaissance, l’ouverture d’esprit et à l’esprit critique.

Mohamed Bajrafil en compagnie de Shaykh Hassan ash-Shafi'i

Mohamed Bajrafil en compagnie de Shaykh Hassan ash-Shafi’i

Effectivement mais je n’invente rien. Le Coran appelle à ces valeurs que vous venez de citer : la liberté de pensée, la liberté d’expression, le dialogue et le raisonnement y sont présents. Même les plus grands opposants à Dieu ont eu la parole dans le Coran. C’est bien la preuve que le Coran est l’art du débat par excellence, car on ne peut pas contrer une idée sans l’exposer au préalable. Pour pouvoir l’exposer, il faut nécessairement l’avoir écoutée. De ce fait, la raison est indispensable pour comprendre la révélation. Certains savants disent même que la raison doit précéder la connaissance du message religieux, car c’est elle qui va porter un jugement sur la règle coranique pour l’appliquer comme il se doit. Donc lorsqu’on entend aujourd’hui certains qui empêchent de réfléchir et qui appellent au suivi aveugle de certains savants, ce sont des personnes qui n’ont pas suffisamment compris ce à quoi appelle le Coran.

 

Tout à fait, on entend ce type de discours que certains justifient avec des versets du Coran comme « Nous avons entendu et nous avons obéi ».

Oui sauf que les versets cités sont mal compris, car qui dit écoute dit premièrement liberté d’expression puis surtout une écoute attentive de ce que l’on entend. Cela implique impérativement un traitement de l’information que l’on entend, car il n’est nullement demandé d’obéir sans avoir écouté avant.

 

Qu’est-ce qui vous semble primordial dans l’enseignement des sciences islamiques ?

Dans toutes mes interventions, je ne cesse d’appeler les gens à deux choses : à la connaissance et à l’esprit critique – à la lumière des enseignements de ceux que le Prophète de l’Islam a éduqués. De fait, ses compagnons faisaient la différence entre la révélation, au sens de codification, et l’opinion d’un individu, fusse-t-elle celle du Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui). Ils étaient donc certes dans un rapport d’écoute, d’obéissance et de respect, mais ce rapport n’était jamais dépourvu de sens critique face aux décisions importantes à prendre. Jamais ils n’ont mis de côté leur esprit critique, même vis-à-vis des propos que le Prophète tenait. Ils ont compris, et nous ont enseigné, que la vie quotidienne ne peut pas être gérée par une théocratie, et pourtant à leur époque, la théocratie avait toutes les raisons de s’installer, puisqu’ils vivaient au temps de la révélation. Mais le Prophète a toujours encouragé ses compagnons à l’esprit critique. À de nombreuses reprises, il les a consultés pour connaître leurs avis. Il a même parfois accepté de suivre la majorité, contre son propre avis. Même au sein de son couple, sa femme ‘Aisha n’a jamais fait l’économie de logique ou de discernement, et le Prophète a toujours approuvé cela. C’est cette école à laquelle j’appelle.

 

Que diriez-vous en guise de conclusion sur votre enfance ainsi que sur vos connaissances ?

Parfois, certaines personnes me demandent d’où me vient mon savoir. Le très peu de chose que l’on connaît, on l’acquiert au gré de bien des épreuves. Lorsqu’on a vécu une enfance comme la mienne, on perçoit la vie différemment, partant du principe qu’on a une revanche à prendre sur l’existence compte tenu de notre vécu. Et c’est en venant en France que je me suis rendu compte que les Français d’origine comorienne ne réussissaient pas autant que ceux qui avaient connu les conditions de vie aux Comores.

Mais malgré toutes les carences matérielles, j’en garde de très beaux souvenirs et, si c’était à refaire, j’abandonnerais tout pour redevenir celui que j’étais. Donc si Nietzsche disait que « le malheur de l’homme, c’est d’avoir été enfant », moi je dis que le bonheur de l’homme c’est d’avoir été enfant et, si je pouvais retourner dans mon enfance, je le ferai sans hésitation.

 

Quel serait votre rêve ?

Mon rêve serait de retourner aux Comores afin de poursuivre ce que mon père a si bien commencé. Dans cette petite zâwiya, à mon tour, j’aimerais m’asseoir et, à ce même endroit, des heures durant, passer le reste de ma vie à enseigner les sciences religieuses.

Shaykh Mouhammad Soighir récompensé en Février 2014

Shaykh Mouhammad Soighir récompensé en Février 2014

 

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