A Ivry-sur-Seine, les musulmans désemparés face aux radicaux

« Le problème, c’est que les musulmans ne connaissent pas leur histoire. La seule chose que je vous demande, c’est de lire le Coran avec des lunettes de 2014 ! Même lorsqu’il a été insulté, trahi, le Prophète n’a jamais demandé que quelqu’un soit tué… » Comme tous les jeudis et dimanches soir, Mohamed Bajrafil est venu donner son cours de sciences islamiques aux fidèles de la mosquée d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). En pratique, ce docteur en linguistique d’origine comorienne répond aux questions que ceux-ci se sont posées à la lecture d’un ouvrage ou d’un texte. Ce soir-là, il ne manque pas de réagir aux tragiques attentats qui viennent d’endeuiller la France, et qui ont semé le trouble à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté musulmane.

« Le texte est porteur de plusieurs sens : personne n’a le droit de venir me dire qu’il détient la seule façon de le lire », rappelle-t-il une fois encore à la petite trentaine d’hommes de tous âges, qui l’écoutent, assis sur les tapis de cet ancien gymnase, et aux quelques femmes dissimulées derrière un rideau. « Le Coran est comme la pluie : il peut tomber dans un coquillage qui en fera une perle, ou dans la gueule d’un serpent qui en fera du venin. »

« Il faut apprendre »

Aussitôt le cours achevé, la discussion s’engage sur les racines de cette violence djihadiste, mais aussi sur l’absence d’une partie des musulmans à la grande manifestation républicaine du dimanche 11 janvier et leurs réactions aux caricatures du prophète Mohammed dans Charlie Hebdo. Pour Souheil, 25 ans, en formation pour devenir conducteur de train, le problème est celui de « la connaissance ». « Le devoir du musulman est d’aller à la science, d’éclaircir les choses avec nos imams pour savoir comment pratiquer, comment comprendre tel verset… Il faut apprendre, il n’y a pas de secret », assure-t-il, en regrettant que les cours soient si rares à la mosquée.

À côté de lui, Ibrahim, 37 ans, opine et peste contre ces jeunes qui « se laissent dicter leur conduite par des pseudo-savants ». Comment reconnaître un imam de confiance ? Pour Khoceila, qui assiste aux cours lorsque son planning de chauffeur de bus de la RATP le lui permet, la réponse est simple : « Je regarde son savoir, mais aussi la considération qu’il a pour moi. S’il se montre compatissant, clément envers mes erreurs, c’est qu’il me respecte, sinon… »

Le dialogue difficile « entre musulmans »

Pour tous ces jeunes, plus qu’avec les non-musulmans – « avec lesquels il n’y a pas de problème, l’islam enseignant la tolérance » –, c’est « entre musulmans » que le dialogue est difficile. Et notamment avec des groupes salafistes présents dans de nombreuses mosquées et au discours intransigeant, sinon violent. « Il faudrait se mettre au travail et les pousser à écouter les avis juridiques différents », estime Shamir, 23 ans, étudiant. « Mais pour cela, il faudrait beaucoup plus d’écoles, d’imams formés. Aujourd’hui, quand des gens s’intéressent à l’islam, ils vont voir n’importe quoi par manque de structures. L’État a une grande responsabilité là-dedans. »

Le manque de moyens est une plainte lancinante des musulmans de France. « Entièrement bénévole » à la mosquée, Mohamed Bajrafil ne vit que grâce à son poste de chargé de cours à l’université. Et lorsqu’il sillonne les mosquées de France pour y donner des conférences, cet imam à la fois orthodoxe et érudit est à peine défrayé… « Parfois les fidèles nous glissent une petite somme, mais c’est irrégulier et nous ne cotisons pas pour la retraite », appuie Abderahim, 40 ans, imam en titre de la mosquée.

Absence de mosquées et d’imams formés en France

Habitués, au pays, à bénéficier d’imams fonctionnaires de l’État, les fidèles d’Ivry-sur-Seine n’ont pas pris l’habitude de les payer, et peinent déjà à réunir les 5 millions d’euros nécessaires à la transformation en vraie mosquée de l’ancien gymnase municipal et des trois chapiteaux qui l’entourent. Le lieu a d’abord été occupé de force, avant que finalement un accord ait été trouvé avec la mairie de cette petite ville de la banlieue rouge de la capitale. « Ivry compte plusieurs églises, deux temples, une synagogue. Maintenant, la municipalité a compris qu’il fallait une mosquée, elle nous aide et nous la remercions », souligne Mohammed Akrid, le vice-président de son association gestionnaire, An Nour. Pour l’heure, le confort reste plus que basique et le chauffage réglé au plus bas…

Face aux nombreuses voix qui se sont élevées pour les questionner sur leur adhésion à la République, ou leur soutien aux caricaturistes, les fidèles d’Ivry-sur-Seine, eux, voient donc surtout ces manques béants : absence de mosquées, mais surtout d’imams formés en France – pour « couper le cordon ombilical avec les pays d’origine », rappelle Mohamed Bajrafil – et de structures de formation à l’islam. « Jusqu’à présent, la France a choisi d’ignorer la vérité, de “cacher ce sein qu’elle ne saurait voir” », soupire le conférencier, qui voit dans les dérives djihadistes surtout un « problème socio-éducatif ».« Ceux qui, en France, tombent là-dedans sont des paumés et des voyous qui amènent leur culture de voyou dans la religion. »

Un problème « d’intégration »

« Combien de temps nous faudra-t-il encore nous justifier ? », interroge un jeune homme. Lui a participé au grand défilé parisien, avec le vice-président de l’association. « Pour moi, ce n’est pas un problème religieux, mais d’intégration », tranche d’ailleurs celui-ci. « La France ne laisse pas de place à cette partie de la population apparentée musulmane : elle ne la laisse ni s’intégrer ni devenir maître de son destin. Et de toute façon, ceux qui disent qu’il n’y avait pas assez de musulmans n’en auraient jamais vu assez. »« En vérité, il y a trop de causes, Madame », soupire Khoceila, qui énumère la vie dans les cités « avec les gangsters comme modèles », mais aussi le rap et leurs chansons qui « glorifient le mal ». « Finalement, c’est souvent en prison qu’ils entrent dans l’islam : ils trouvent alors un texte pour justifier leur haine envers la société », estime le jeune homme.

À toutes ces raisons, Mohamed Bajra­fil en ajoute une : cette idéologie littéraliste, inspirée de la doctrine hanbalite pratiqué en Arabie saoudite et qui se répand depuis plusieurs années« grâce aux pétro-dollars »… « Les musulmans doivent être critiques envers eux-mêmes et envers leur communauté, et ça ils n’aiment pas trop. Mais on ne trouvera pas les bons remèdes tant qu’on n’a pas posé le bon diagnostic », avertit-il, rappelant ces « 90 % de sites Internet » sur l’islam appartenant à cette mouvance, et ces innombrables ouvrages diffusés dans les librairies islamiques avec ce même message simple : « Soit vous êtes d’accord avec moi, soit vous êtes des païens, des apostats, ou des égarés. »

« Les terroristes font des exceptions des règles : seuls 3 % des 6 235 versets du ­Coran ont une portée coercitive », argue-t-il, en rappelant son souhait de constituer – à côté d’un Conseil français du culte musulman rénové – une fédération de théologiens portant « une vision médiane de l’islam » capable de prendre des avis juridiques. « Il y a plein de discours, de représentations à casser, mais pour cela il faut des lieux de formation », répète inlassablement Mohamed Bajra­fil. « Tant que ce ne sera pas résolu, ce sera le pot de terre contre le pot de fer. »

L’organisation de l’islam de France

Selon des enquêtes de l’Institut national des études démographiques (Ined), la France compterait environ 5 millions d’habitants de tradition musulmane, plus ou moins pratiquants. Il y aurait environ 2 000 mosquées ou salles de prière, un effort important de construction ayant eu lieu ces dernières années pour transformer en véritables lieux de culte d’anciens bâtiments affectés à un autre usage.

La loi de 1905 interdit la subvention directe par les mairies de ces constructions. Certaines apportent leur concours en fournissant un terrain, ou en finançant l’association culturelle souvent liée à l’association cultuelle porteuse du projet. Ce sont donc les fidèles eux-mêmes qui doivent trouver les fonds.

Le Conseil français du culte musulman (CFCM) est une association destinée à représenter les musulmans de France. Créé en 2003 et actuellement présidé par le recteur de la Grande Mosquée de Paris (proche de l’Algérie), Dalil Boubakeur, il est censé apporter son concours sur différentes questions cultuelles (lieux de culte, fêtes religieuses, etc.). Mais les tensions entre les différentes fédérations membres – chacune reliée à un pays d’origine ou à une mouvance au sein de l’islam (Frères musulmans par exemple) – l’ont vidé de sa substance.

Par Anne-bénédicte Hoffner, le 02/02/2015, La Croix

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2016-10-20T11:51:34+00:00